Fatima : un sacré personnage

C’est le moment de vous présenter Fatima, sans doute la plus belle rencontre que j’ai faite depuis que je suis arrivée ici au Brésil. Mais je vais d’abord tout remettre dans son contexte.

En revenant de Bahia, quelque chose avait changé en moi. J’étais marquée à jamais par les personnes que j’avais rencontré et j’avais découvert des 10429397_373424629516382_3985751403989305207_n.pngfacettes du Brésil qui m’étaient jusqu’alors inconnues. Je voulais en savoir plus, découvrir plus de choses, être émerveillée, être choquée… Je voulais sortir des quartiers riches pour réellement connaître et comprendre ce qu’était de vivre à Rio, dans les favélas. Comme je vous l’ai dit brièvement il y a quelques temps, je me suis donc engagée dans une association WEE (Women Entrepreneurship Empowerment), une initiative qui vise à mettre en relation les femmes des quartiers riches qui ont des compétences souvent inutilisées avec les femmes des favélas qui ont veulent devenir entrepreneuses. L’une des idées est également créer un réseau d’entre aide entre les femmes de Rio. L’idée est incroyable, la mise en pratique l’est encore plus.

IMG_7140.JPG

C’est ainsi que j’ai été amenée à rencontrer Fatima, une femme de soixante ans qui veut monter une sorte de restaurant italien dans la favéla de Cesar Maia, dans la zone Ouest, à côté de la Cidade de Deus (regardez le film du même nom – Cité de Dieu – si vous ne l’avez pas encore vu). La première fois que je suis allée la rencontrée, c’était dans sa favela. Je m’y suis rendue toute seule, un peu à l’arrache. Les bus sont en train de changer en ce moment à Rio à cause des JO et j’ai utilisé les anciennes lignes de bus donc après m’être perdue 2 fois, avoir pris 5 bus différents et 3h de trajet, je suis arrivée à l’entrée de la favéla d’où je devais prendre un van pour rejoindre le centre. Fatima m’a incroyablement bien accueillie : elle m’a fait des lasagnes et une sorte de Tiramisu (Torta Alema) incroyable. C’est vraiment une grande cuisinière. Ce jour là, on a surtout parler de son projet. Elle loue déjà le local où elle veut installer son restaurant. Elle n’a aucun fonds pour l’instant donc elle vend à emporter histoire de se mettre en marche tranquillement et de récupérer des sous.

Fatima est une femme très charismatique qui a eu une vie à peine croyable. Plus je passe de temps avec elle, plus je découvre sa vie et elle m’impressionne. Elle vient du nord du Brésil, elle a perdu ses parents très jeune et m’explique que souvent, elle mettait de la farine dans son café car elle n’avait rien d’autre à manger. Physiquement, elle accumule les maladies aussi. Mais rien ne se voit quand on la rencontre, elle est toujours souriante, pleine d’humour et d’amour. Alors que je devais à la base seulement y passer quelques heures par semaine pour l’aider à faire ses comptes, à fixer les prix de ses produits et faire les veilles concurrentielles, j’y passe désormais plusieurs jours par semaine. Je pars tôt le matin et revient tard le soir. Je l’aide toujours de manière administrative mais je cuisine désormais avec elle aussi. Pour les personnes qui me connaissent, ça ne va pas vous surprendre que c’est le bonheur pour moi. Je passe mes journées à cuisiner avec elle. Elle m’apprend à cuisiner à la mode brésilienne des plats que je connais (mais aussi des plats qui m’étaient inconnus avant de venir au Brésil) : pizza, lasanhas, salgados, pasteis, coxinhas, torta alema… Pendant qu’on cuisine, elle me parle de sa vie, de ses rêves et je lui parle de la mienne. Son mari est alcoolique et elle me partage ses désirs d’être indépendante vis-à-vis de lui et de ses sautes d’humeur. On rigole tellement. Quand je suis là, je me sens bien, vraiment. J’ai toujours le coeur serré quand je rentre dans la zone sud (j’ai 4h de bus aller-retour pour y aller à chaque fois). Ce qui est marrant c’est que dans la favéla, tout le monde se connait donc ils sont venus à se demander qui j’étais : une petite blonde aux yeux bleus qui se balade dans les rues ça ne passe vraiment pas inaperçu. Les gens venaient dans le resto de Fatima pour me parler et y restaient parfois des heures juste pour papoter. Certains viennent pour m’apporter des gâteaux et du yaourt fait maison. Quand ils entrent dans le restaurant et que je suis là, ils semblent vraiment heureux de me voir. Ce ne sont ni des personnes de mon âge, ni de ma provenance sociale mais c’est avec ceux que je m’entends le mieux. Je les aime beaucoup. Ils sont tous choqués qu’une petite française de la Zone Sud vienne jusqu’à eux pour les aider à développer la favéla. Moi ça m’étonne qu’il n’y ait pas plus de personnes qui le fasse. Le projet de Fatima est incroyable car il permet de générer de l’argent « propre » dans une zone où l’argent de la drogue semble tout contrôlé. Je m’en suis rapidement rendue compte quand Fatima m’a indiquée qu’elle devrait payer 80 reais en plus tous les mois, elle m’a expliquée que la milice (souvent des anciens policiers qui veulent extorquer de l’argent aux habitants d’une zone) allait venir lui demander cette somme pour les protéger. Surprise, j’ai demandé une protection contre quoi ? Elle a rigolé, elle m’a répondu que c’était pour que la milice protège les habitants d’elle-même : en gros tu donnes de l’argent à la milice pour ne pas qu’elle s’en prenne à toi. Si tu donnes rien, elle va te menacer et te nuire physiquement. Pour moi ça n’a aucun sens, pour eux, c’est tout à fait normal. C’est également la milice qui dévie l’électricité des quartiers riches pour en donner accès aux habitants des favélas moyennant rémunération. Pareil pour internet. C’est vraiment spécial, c’est un autre monde. Quand j’aide Fatima à monter son business, je dois prendre en compte toutes ces choses qui me semblent venues d’une autre époque.

J’ai appris à faire des vraies coxinhas !

IMG_7541.jpg

IMG_7547.jpg

IMG_7553.jpg

IMG_7548.jpg

IMG_7557.jpgIMG_7560.jpg

Et tellement d’autres choses… 

IMG_7730.jpgIMG_7734.jpg

IMG_7886.jpgIMG_7932.jpg

Ici, c’est Bérénice. Une des jeunes du projet qui encadre les plus jeunes. Elle a aussi le projet de vendre des turbans qu’elle coud elle même.

IMG_7729.jpg

En trainant dans cette favéla, j’ai découvert une femme encore plus incroyable : Déborah. Son rêve : donner les meilleurs chances d’avenir pour les enfants de la favéla. C’est une femme qui ne voulait pas avoir d’enfants car elle ne voulait pas qu’ils grandissent dans un tel contexte de violence et de pauvreté. Au final, elle a monté son entreprise de traiteur (c’est une cuisinière très talentueuse) pour financer son projet qui vise à aider les enfants du quartier. Avec l’argent récolté, elle organise des cours du soir, des cours de cuisine, a ouvert une bibliothèque, emmène les enfants à la piscine, au centre-ville… Il faut savoir que l’école publique ne propose que des demi-journées de cours, ce qui veut dire que l’autre partie de la journée, les jeunes trainent dans la rue et sont alors vulnérables vis-à-vis de l’influence des gangs. L’absence d’un enseignement à temps plein est l’une des causes du développement si important de la délinquance juvénile dans ces zones. Son projet est donc vraiment tout simplement merveilleux. J’y passe beaucoup de temps, je connais toutes les femmes du projet (car ce sont uniquement des femmes qui encadrent les enfants). Elles sont toutes très charismatiques et optimistes. L’autre jour, j’y ai passé la journée pour donner des cours de cuisine française à une quarantaine d’enfants. Je leur ai fait faire des bredeles (petits gâteaux de Noël alsacien pour ceux qui ne connaissent pas). Ils ont adoré ! Depuis, quand je les croise dans la rue, ils viennent toujours me parler, ils passent dans le resto de Fatima pour me voir. La semaine dernier un des petits gamins est venu me voir pour me montrer les nouveaux tongs qu’il avait acheté : des tongs avec le drapeau de la France. Ce sont vraiment tous des amours, tous très matures et débrouillards. Rien à voir avec les petits gamins français pourris gâtés et sur-protégés. J’aime vraiment y passer mes journées et je crois qu’ils m’apprécient aussi. Fatima passe son temps à me dire que Dieu m’a envoyée jusqu’à elle.

Déborah, c’est la femme au premier plan !

IMG_7643.JPG

IMG_7644.JPG

A côté de tout ça, Fatima joue dans une pièce de théâtre qu’elle a elle-même écrite. C’est une troupe d’une dizaine d’acteurs qui viennent du quartier. Ils sont tous très très talentueux (vraiment). Le lundi soir, je reste jusqu’à 22h pour assister à leur répétition. La pièce est à mourir de rire. Je m’entends très bien avec toute la compagnie de théâtre, le mois dernier, j’ai organisé un gouter avec tout le monde où j’ai fait des crêpes salées et sucrées. Ils ont adoré.

Malheureusement, pour plein de raisons, l’affaire de Fatima ne marche pas trop pour l’instant. Surtout à cause du manque d’organisation et du fait qu’elle est souvent très fatiguée (elle travaille toute seule). Je l’aide comme je peux mais il faudrait que j’y sois tous les jours pour vraiment l’aider. Là je suis en voyage, je lui parle tous les jours. Elle me manque beaucoup, et je lui manque aussi. C’est assez drôle, quand on se balade dans la rue, les gens me demandent si je suis sa fille haha. En quelques mois, on a construit une relation super forte. Quand j’y pense, je n’aurai jamais imaginé devenir si proche d’une petite bonne femme de 60 ans venant d’une favéla. Ce genre de rencontres fait vraiment la beauté du Brésil.

Avec les femmes de l’association, on est également allé à un congrès à Rio dédié aux entrepreneurs pour présenter ce qu’on faisait. Parler devant autant de personnes en portugais c’était un vrai challenge, pour Fatima aussi. Mais j’étais très fière :).

12227588_1094403950656232_1581737201212631971_n.jpg

12247091_465056403686537_7991526648922747941_n.jpg

12243412_1094405677322726_7525409714733867258_n.jpg

IMG_7602.jpg

Parce que je voyage en ce moment, elle est 2 semaines en autonomie. Je la suis de loin via whatsapp. Je retourne la voir la semaine prochaine pour voir comment elle s’en est sortie et faire ses comptes. Après je repars pour deux mois, ça passera ou ça cassera. Mais je crois en elle, je pense réellement qu’elle peut s’en sortir. C’est juste que le début sans aucun capital, c’est compliqué. Il y a des jours où elle ne peut même pas faire de lasagnes car elle n’avait pas assez d’argent pour acheter de la viande.

On croise les doigts,

Marine. 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s