Au Brésil, rien ne va plus

Je dois déjà faire une pause dans mon récit de l’exploration du continent sud-américain car le Brésil traverse en ce moment-même une crise économique et politique sans précédente dans l’histoire du pays (certains éditorialistes comparent cette crise à celle des années 1930). Je dois vous avouer que pour les Brésiliens, tout est un peu confus, alors pour moi ça l’est encore plus. Et puis, le fait que tous les médias (qui sont soi dit en passant relativement mauvais et partiaux) soient contrôlés par une poignée de riches familles, ça n’aide pas à avoir un avis objectif sur la situation.

bresil-manifestations-dans-le-pays-contre-la-presidente-rousseff

Comment se manifeste la crise économique au Brésil ? 

Depuis que le pays est entré en récession en 2014, les prix se sont envolés et l’inflation a atteint cette année les 10 %, du jamais vu depuis 2002. Je dois avouer que c’est très étrange car cela fait bien 3 ans que je lis ce genre de phrases sur l’inflation dans mes bouquins d’éco et ça m’a toujours semblé très abstrait et éloigné. Désormais, j’en ressens les conséquences dans ma vie de tous les jours et c’est un phénomène extrêment nouveau pour moi. Je n’ai quitté Rio que quelques mois mais en rentrant, tout m’a paru beaucoup plus cher : les loyers ont augmenté, tout comme le prix des fruits et légumes et celui des tickets de bus (qui sont passés de R$ 3,40 à R$ 3,80 soit une augmentation de près de 12%). Mon pouvoir d’achat n’est pas trop affecté car je reçois mon argent en euros et la faiblesse du réal me permet d’obtenir plus de réais pour le même montant en euros. Pour les brésiliens, ce n’est pas la même histoire : plus les prix augmentent, plus leur pouvoir d’achat diminue (sachant que les salaires, dont le salaire minimum, ne sont que très peu revalorisés par rapport à l’inflation). Si on y ajoute un taux de chômage en constante augmentation, je n’ai pas besoin de vous expliquer pourquoi les brésiliens sont mécontents.

Pourquoi une crise économique ?

Au début des années 2000, le prix des matières premières, dont le Brésil est immensément riche, explose (pétrole, soja,…) ; en particulier grâce à la forte demande de la Chine qui devient rapidement l’un des premiers partenaires commerciaux brésiliens. A ce moment, tout allait bien pour le Brésil, tant au niveau économique que social puisque le PT, arrivé au pouvoir à ce moment, en a profité pour mettre en places de nombreux programmes sociaux, sortant près de 30 millions de brésiliens de la misère.

Cependant, cette embellie n’a pas duré, «la faute à un modèle de développement mal calibré, de courte vue et qui a cédé aux sirènes de la facilité, celles de matières premières» pour reprendre les propos de Libération. Le modèle brésilien semble à bout de souffle et n’a pas su capitaliser sur l’envol du prix des matières premières dont il a bénéficié. Alors que  d’autres pays en développement comme la Chine ou l’Inde détenaient au même moment un taux d’investissement supérieur à 50% de leur PIB, celui du Brésil ne dépassait pas les 20%. Pour faire simple, le Brésil a reçu énormément d’argent, très facilement, et s’est empressé de tout dépenser sans penser à l’investir suffisamment pour l’avenir du pays. Résultat : après la chute du prix des matières premières, le pays se retrouve au point de départ, sans argent, alors que le pays tout entier s’était habitué à son train de vie plus de prospère. Forcément, ça fait mal.

Au même moment, le pays a connu une bancarisation et financiarisation de son économie sans précédente. Le fort taux d’endettement qui en a découlé ne posait pas de problème tant que la croissance suivait (puisque celle-ci permettait aisément le remboursement des prêts). Cependant, la situation a changé aujourd’hui : avec son entrée en récession, le Brésil (tant au niveau de ses habitants lambda que de ses grandes entreprises) peine à rembourser ses crédits, ce qui n’arrange rien à la situation déjà compliquée.

Il faut savoir qu’au Brésil, le recours aux crédits à la consommation est extrêmement répandu. Il est en plein essor au sein la classe moyenne mais commence également doucement à séduire les classes les plus défavorisées (malgré des taux d’intérêts parmi les plus élevés au monde). Ici, tout s’achète à crédit : immobilier, électroménager, téléphones portables, vêtements,… Beaucoup d’enseignes proposent des paiements étalés dans le temps, parfois sans charge d’intérêts. Forcément, c’est tentant. Résultat : on se retrouve avec des Brésiliens qui peinent à rembourser leur dettes et qui ont en parallèle stoppé net leur consommation, celle qui soutenait la croissance du pays. Et là, le cercle vicieux est lancé : l’arrêt net de la consommation entraîne une baisse de la production et donc de l’investissement… ne faisant qu’aggraver le taux de chômage déjà élevé et la situation économique du pays.

Et puis, la forte spéculation des marchés financiers contre le réal n’a rien arrangé à la situation. Depuis que je suis arrivée au Brésil en juillet 2015, le réal a perdu un tiers de sa valeur par rapport aux devises internationales telles que l’euro et le dollars. Pour vous donner une idée, il y a deux ans, un dollar équivalait à un 2 réais ; aujourd’hui, il équivaut à 4 réais. Mais en parallèle, pour compliquer un peu plus la situation, la banque centrale brésilienne utilise ses devises en réserve (notamment en dollar) pour soutenir le réal. Cela a eu pour effet de faire remonter de façon artificielle la valeur du réal sur le court terme. Pour le long terme, rien n’est moins sûr et à en juger par l’évolution actuelle du taux de change, il semble que cette intervention de la banque centrale n’ait pas su entraîner derrière elle un cercle vertueux soutenant la monnaie brésilienne.

Bref, chaque élément s’ajoutant aux autres, ça crée un cercle vicieux précipitant le Brésil dans la récession.

Pourquoi une crise politique ? 

La forte dégradation de la situation économique du pays est mise sur le dos du PT (parti travailliste), au pouvoir depuis 2003 avec les deux mandats de Lula suivis des deux de Dilma (réélue en 2014).

Scandales de corruption à répétition

Le Brésil fait face à des scandales de corruption à répétition. Pour vous donner une idée, Marcelo Odebrecht, l’un des plus puissants entrepreneurs du bâtiment au monde, a été condamné a 20 ans de prison ferme pas plus tard que l’année dernière et je ne saurais pas citer beaucoup de personnes actuellement au pouvoir qui n’ont jamais été suspectés de corruption. Cela montre deux choses : d’une part que la corruption est bien présente. Ce qu’il faut savoir sur le pays, c’est que la corruption, qui semble omniprésente au sein des classes politiques, n’est pas seulement liée au pouvoir. Elle prend ses racines au coeur même de la société brésilienne. Elle revêt une forte dimension culturelle et s’inscrit dans la vie quotidienne des brésiliens, toutes classes sociales confondues. Pour vous donner un seul exemple, je ne compte plus le nombre de personnes qui m’ont raconté des anecdotes personnelles où un policier leur a proposé de manière explicite de lui glisser un billet dans la poche en échange du retrait d’une amende. Et au Brésil, c’est comme ça pour tout et ça ne semble choquer personne.

D’autre part, cela montre que le tendance actuelle est la condamnation des personnes reconnues coupables de corruption. Peu importe la fonction et l’influence des suspects, la justice semble vouloir faire la ménage (pour ne citer qu’eux, ce sont un grand entrepreneur et un ex-président qui ont été visés récemment). C’est ce dernier élément qui me semble extrêmement important : la corruption ne vient pas d’être découverte ces dernières années mais elle commence maintenant à être condamnée. Bon, ça reste relatif si on compare le nombre de scandales au nombre de condamnation… Mais c’est un début.

L’un des plus gros scandales ayant éclaté durant cette période est celui de Petrobras. Pour faire court, en 2014, en pleine campagne présidentielle, le pays est secoué par la révélation d’un vaste réseau de pots-de-vin et de blanchiment d’argent entre élus et grandes entreprises. Cette affaire de corruption politique touche à la fois l’entreprise pétrolière contrôlée par l’Etat, Petrobras, et les géants brésiliens du BTP. Globalement, il a été découvert que ces entreprises reversaient des sommes d’argent considérables aux différents partis brésiliens (pour financer leur campagne) afin d’obtenir des marchés juteux, sans appel d’offre. A ce moment, la Présidente Dilma Rousseff avait déclaré que cette affaire pourrait “changer le Brésil pour toujours” en mettant fin à l’impunité.

La question en suspend restait cependant de savoir si des représentants politiques étaient bel et bien impliqués dans l’affaire…

Menace d’impeachment de la Présidente Dilma Rousseff

Pour rendre les choses encore plus compliquées, ces scandales à répétition sont doublés d’une menace d’impeachment de la Présidente (ce qui rend son discours concernant les récents scandales de corruption assez ironique). A la base, on reproche à Dilma d’avoir fait maquiller les comptes publics de 2013, un avant sa réélection. Ce n’est pas nouveau que de des procédures de destitution soient évoquées mais il est assez rare que le président de la Chambre des députés choisisse effectivement d’autoriser la poursuite d’une telle procédure. C’est cela qui rend la situation « exceptionnelle », d’autant plus que la destitution d’un président reste tout sauf un acte anodin (en gardant en tête que le Président  Fernando Collor avait déjà été écarté du pouvoir en 1992 pour corruption).

Ce que je trouve assez drôle c’est que ce même président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, conservateur évangélique (donc accessoirement l’un des adversaires politiques direct de Dilma) est en ce moment accusé de corruption et de blanchiment d’argent, étant soupçonné d’avoir détourné 15 millions de dollars du fisc dans le cadre du scandale Petrobras. Ca ressemble donc bien à une vengeance politique (Dilma s’est d’ailleurs empressé de qualifier la situation de « coup d’Etat démocratique »). Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre.

Mais depuis cela, rien ne se passe. La procédure de destitution doit être examinée par le Sénat et la Chambre des députés mais ça traine… ça traine… Sachant que dans l’histoire, le vice-président (qui devrait assumer le pouvoir en cas de destitution de Dilma) est lui aussi inquiété. Sans rien pardonner à la Présidente, je pense sincèrement que la destituer la maintenant du pouvoir ne ferait que compliquer la situation politique du pays déjà très instable. Cela pour deux raisons : d’une part, si Dilma venait à être destituée, il n’y aurait pas d’élections anticipées et ce seraient au contraire ses inférieurs hiérarchiques qui assumeraient le pouvoir (tous plus oui moins trempés dans des scandales similaires). Je doute largement de l’utilité d’écarter quelqu’un de pourri du pouvoir pour le remplacer par quelqu’un de potentiellement aussi pourri (voire plus). D’autre part, le menace d’un retour à un système autoritaire voire dictatorial pèse réellement sur le pays (même si la probabilité reste faible). Il n’est pas inhabituel de voir des personnes défiler dans la rue en faveur du retour à un gouvernement plus « fort ». Ecarter Dilma du pouvoir ne règlerait donc pas selon moi la situation, bien au contraire.

Et puis de manière générale, la situation de Dilma au gouvernement est compliquée :  » piètre oratrice, mauvaise tacticienne, gestionnaire contestée, celle qui fut victime de tortures sous la dictature militaire (1964-1985) a perdu le soutien de l’aile gauche de sa formation, le Parti des travailleurs (PT, gauche) depuis la mise en place d’une politique de rigueur (rendue inévitable à cause de l’entrée du pays en récession) », pour reprendre les propos de Courrier International. A peine réélue en 2014 avec à peine 51% des voix, la Présidente s’est rapidement retrouvée confrontée à une vague d’opposition venant autant de ses adversaires politiques que de son propre parti.

Bresil-manifestations-d-ampleur-historique-contre-la-presidente-Rousseff

L’avenir de Dilma et de Parti Travailliste au pouvoir est donc incertain…

Possible condamnation de Lula

La crise politique s’est accélérée ces derniers jours avec la possible condamnation de Lula, ancien président brésilien (2003-2010).

Ce qu’il faut savoir, c’est que certains auteurs considèrent que l’arrivée de Lula à la présidence du Brésil est un événement plus marquant que l’entrée d’un noir à la Maison Blanche. Avant son élection, Lula était l’une des figures du syndicalisme brésilien et ses prises de position lui ont valu quelques séjours en prison sous la dictature militaire. Avec lui est arrivée au pouvoir une gauche syndicaliste, marquant une nouvelle étape dans la consolidation de jeunes démocraties sud américaines, encore fragiles aussi bien politiquement qu’économiquement après des années des décennies de dictatures militaires. Même si le bilan des années Lula reste contrasté, il a le mérite d’avoir engagé de nombreuses réformes sociales sortant près de 30 millions de Brésiliens de la misère (grâce notamment à la Bolsa Familia) et d’avoir imposé le Brésil comme une puissance incontournable du nouveau monde multipolaire.

1159182-unionistes-membres-parti-travailleurs-manifestent

Cependant, ces moments doivent lui paraître bien loin aujourd’hui. Début mars, des procureurs de Sao Paulo demandent l’arrestation de l’ancien président et perquisitionne son domicile pour cause de blanchiment d’argent mais également car il est suspecté d’être l’un des principaux bénéficiaires de la corruption liée au scandale Petrobras. Après la publication (plus ou moins légale) d’une conversation téléphonique accablante, Lula est à deux doigts de se retrouver emprisonné. Jusqu’à là, une affaire de corruption plus ou moins banale au Brésil. Ca se complique quand l’actuelle Présidente s’en mêle : pour éviter à Lula une possible mise en détention, Dilma a nommé ce dernier chef de cabinet du gouvernement (l’équivalent du Premier Ministre). Ce poste de premier rang lui permet en effet de ne pas répondre pénalement de ses actes devant le Tribunal suprême fédéral et ainsi d’éviter momentanément les griffes de la justice brésilienne. D’ailleurs, un juge fédéral a rendu officiel une conversation entre Dilma et Lula dans lequel l’actuelle Présidente déclarait à Lula qu’elle allait lui faire parvenir son ‘décret officiel’ de nomination afin qu’il puisse ‘s’en servir en cas de nécessité’. Cela suggère donc que la nomination de Lula avait bien pour objectif de lui éviter la prison. Mais tout cela ne s’arrête pas là : rapidement après la prise de fonction de Lula, un juge suspend l’entrée de celui-ci au gouvernement, précisant que cet acte pouvait constituer une possible entrave à la justice. Immédiatement, le gouvernement a fait appel de la décision… Dans les faits, pour l’instant, on en est là. Affaire à suivre… mais ce qui est sûr, c’est que l’implication direct de Lula et les tentatives d’évitement qui ont suivi ont considérablement accentué la crise politique du pays.

 

Les Brésiliens dans la rue

Pendant tous ces retournements de situation, les Brésiliens n’ont cessé d’exprimer leur mécontentement ou support de mille et une façon vis-à-vis du pouvoir en place. Qu’ils soient partisans ou adversaires du tandem Dilma-Lula, les Brésiliens sont descendus dans la rue. Depuis un mois, les manifestations s’enchainent et s’intensifient. Dimanche dernier, des millions de Brésiliens ont défilé à travers tout le pays pour réclamer le départ de Dilma Rousseff mais également pour exprimer de manière plus générale leur mécontentement face à une classe politique plus corrompus les uns que les autres. Dans un contexte de forte inflation et d’austérité, la colère monte au sein du peuple brésilien.

D’ailleurs, l’expression de cette colère ne s’arrête pas à l’organisation des nombreuses manifestations. Les tags politiques se multiplient dans la rue (« Lula en prison », »Dilma, dégage »,…), de nombreuses personnes portent des T-shirt noirs en allant travailler pour exprimer leur mécontentement (et pour porter du noir sous la chaleur de Rio, il faut vraiment être en colère), les commentaires sur Facebook s’accumulent. Honnêtement, je connais peu de personnes qui n’aient pas, à un moment, exprimé leur avis face à la situation via les réseaux sociaux : ils partagent des articles, changent leur photo de profil ou écrivent même des manifestes enflammés à l’attention du PT. Mais l’acte d’engagement de plus étonnant pour moi a été celui des panelaços : à une heure précise (souvent lors du discours d’un des membres du PT) , tous les Brésiliens mécontents se mettent à leur fenêtre munis d’une casserole et frappent durant de longues minutes sur celle-ci. La première fois, je me demandais réellement ce qu’il se passait. Lors de l’arrestation de Lula, les Brésiliens se sont mis d’accords sur le réseau sociaux d’effectuer une minute d’applaudissement à 20h précise. Qu’ils soient chez eux, dans la rue ou dans un restaurant, les gens ont donc arrêté leurs activités, ce sont levés et ont applaudi énergiquement durant une longue minute. J’ai vraiment trouvé cette forme de protestation très originale.

IMG14

Quel avenir pour le Brésil ?

La combinaison de ces deux crises d’ampleur sans précédente a transformé le pays en une véritable bombe à retardement. Il s’agit là du plus gros scandale de corruption de l’histoire du Brésil et son investigation a changé en profondeur l’équilibre démocratique du pays tout entier. C’est la classe politique toute entière qui est ici pointée du doigt. Je doute donc que la destitution de Dilma arrange quoique ce soit à la situation : exiger son départ pour mettre à sa place quelqu’un de tout autant pourri ne fera que compliquer la situation selon moi. Et puis, si cette affaire ne se résout pas rapidement (avec ou sans le départ du gouvernement en place), il est peu probable que le Brésil puisse renouer avec une bonne croissance économique et la confiance des investisseurs étrangers. L’avenir tant politique qu’économique du pays semble donc incertain.

Marine.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s